DAWless contre la compo : Ode à la frustration
Dimanche dernier, fin du live Twitch. Je range le studio, je coupe les caméras, et je laisse le Digitakt II et le Digitone branchés (« je jouerai un peu demain », phrase que tout le monde ici a déjà prononcée au moins 194 fois). Et pour une fois, je l'ai vraiment fait. J'ai passé une partie de la semaine à bidouiller sur les deux Elektron.
Résultat : de très bons moments… et une frustration qui me travaille depuis des années sans que j'aie jamais pris le temps de poser proprement le problème ni de le solutionner. Du coup, allons-y.
Deux mondes qui ne se parlent pas
Quand je compose dans l'ordi, je travaille de manière chirurgicale. Chaque élément est sculpté, automatisé, retouché, bouncé, re-retouché. Je peux passer une heure sur une transition de deux mesures (et je le fais, hélas). C'est lent, c'est parfois pénible, ceux qui me suivent dans mes pérégrinations sur Twitch le savent bien. Mais le résultat me satisfait, et c'est tout ce qui compte.
Le DAWless, c'est-à-dire jouer sans l'ordi, c'est l'inverse. On joue. On tourne des potards. On lâche prise. Surtout en modulaire. J'adore le modulaire. Mais clairement, je ne fais pas la même musique que celle que je fais dans Ableton Live ou Bitwig Studio.
Le problème, c'est quand on essaie de faire passer l'un dans l'autre. Deux boîtes Elektron, une poignée de potards et de boutons, quelques pistes : ce n'est tout simplement pas taillé pour rivaliser avec une session de 60 pistes dans laquelle chaque automation a été dessinée en tirant la langue. Ce n'est pas un reproche aux machines. C'est juste qu'on ne demande pas à une paire de grooveboxes de faire le travail d'une station de travail entière. Ce n'est pas fait pour ça.
Vous allez me dire : il suffit d'exporter les stems
C'est la solution classique. On exporte ses stems, on les charge dans les machines, on découpe en patterns, et en live on fait… next. Next. Next. Un filtre par-ci, un mute par-là. Super. J'ai envie de crever.
Et voilà le souci. Pour le public, on sert une version quasi identique à la version studio, à quelques modulations près. Pas passionnant. Et pour la personne derrière les machines (moi, en l'occurrence), ce n'est pas franchement gratifiant non plus. J'ai envie de me sentir libre, de créer à la volée, de prendre une direction que je n'avais pas prévue. Le stress du sans filet. À nouveau, le modulaire permet ça puissance 1000. Mais… c'est de l'éphémère, ça dure le temps d'un live, et puis c'est terminé. On ne peut pas parler de « production » au sens strict. Ça sort, c'est cool, et ensuite… rideau.
Mais voilà. Créer à la volée sur des environnements non modulaires, ce n'est pas toujours simple, ni même souhaitable 😅. Le modulaire, c'est le plus souvent un bouton, une fonction. Tout va très vite. Mais avec deux Elektron, soit ça prend un temps fou, soit on se retrouve avec un truc qui, soyons honnêtes, n'est pas terrible. Donc option 1 : ça prend un temps fou, et c'est quasi impossible d'improviser. Cela dit, l'improvisation totale a ses moments de grâce, mais elle a aussi ses vingt minutes de boucle de kick qui cherche désespérément un sens à sa vie.
Ce qui m'a vraiment frustré cette semaine
Deux choses.
La première : devoir « composer » sur les machines des trucs qui ne sont pas au niveau de mes prods habituelles. Là-dessus, je n'ai pas grand-chose à proposer. Ça a toujours été le cas. La puissance du DAW est difficile à égaler dans un format pensé pour jouer, et je ne vais pas me faire un ulcère pour ça. C'est un compromis à accepter, point.
La seconde est plus sournoise : faire des build-ups et des drops dignes de ce nom devient EXTRÊMEMENT compliqué dès qu'on a deux machines dans le setup. Et même si Elektron a mis en place des moyens pour faciliter le truc, on ne fait pas ça sans transpirer. Muter des pistes sur l'une pendant qu'on ouvre un filtre sur l'autre, préparer le retour du kick au bon moment, enchaîner des parties sans griller vingt patterns à chaque morceau… On manque de mains. Et de patterns. Et parfois de patience. Sans parler du côté « casse-gueule » du truc (oups, j'ai raté le bouton pour démuter le kick), et du stress qui vient avec (surtout quand il y a du public). Donc la solution à ça, c'est préparer. Répéter, et encore répéter. Et adieu la liberté. C'est à l'opposé de ce que je recherche.
OK, et du coup ?
Du coup, j'ai fait ce que je fais toujours quand un workflow m'agace : j'ai bricolé.
Alors attention. Bricoler, mais pas au sens Leroy Merlin du terme. Non, ça, c'est dangereux. Ne faites pas ça. Vous pourriez vous blesser.
Je me suis lancé dans le développement d'un petit outil (merci l'IA, qui m'a fait gagner un temps que je n'ose même pas imaginer) qui tourne sur mon Norns Field. Alors je sais que l'IA ne fait pas l'unanimité dans le monde de la musique, mais attendez que je vous explique.
L'idée est simple : faciliter l'enchaînement des différentes parties de mes « morceaux » composés sur les machines, sans consommer une montagne de patterns, via une gestion intelligente des mutes et des MIDI CC. Un peu comme Ableton le fait avec ses scènes, mais en MIDI, et piloté depuis une seule interface.
Concrètement, au lieu de jongler entre les deux Elektron pour préparer une transition, je déclenche un état complet du set. Les mutes et les CC suivent. Mes mains, elles, restent libres pour ce qui compte : jouer. Et ça marche vraiment : entre deux sections, je fais ce que je veux, et je n'ai pas besoin de mémoriser comment est structuré chaque pattern. De cette manière, je peux avoir un morceau complet sur deux patterns, voire un seul.
J'ai poussé le truc jusqu'à permettre la gestion de transitions entre deux morceaux. Et je vous le dis sans détour : c'est absolument magique. Pas parce que l'outil est révolutionnaire (il ne l'est pas), mais parce qu'il comble exactement le trou qui me gênait. Je retrouve une structure sans perdre la liberté du jeu. Le meilleur des deux mondes ? Pas tout à fait. Mais un sacré pas dans la bonne direction.
Moralité
Je confirme ce que je disais dans la dernière émission : on a toujours besoin de customiser. Aucune machine, aucun setup, aucun constructeur ne répondra exactement à votre besoin ou à votre manière de jouer. Parfois, c'est souhaitable d'être un peu guidé par ce que la machine a à proposer. Ça permet de découvrir de nouvelles manières de produire de la musique. Mais parfois, on aimerait aller dans d'autres directions. C'est souvent dans ce petit espace entre ce que l'outil propose et ce qu'on veut en faire que naissent les workflows les plus intéressants.
Bonus, qui peut aussi vous parler : c'est l'une des utilisations de l'IA les plus intéressantes qui soient. Pour résoudre un problème vieux comme la première groovebox. Je n'ai tapé aucune ligne de code, mais j'ai pu concrétiser une idée qui me rend vraiment service et, par-dessus tout, qui m'aide à créer.
Le grand écart entre DAW et DAWless ne se refermera sans doute jamais complètement. Mais on peut au moins s'éviter de trop galérer, et surtout se faire plaisir !
Bon week-end !