Blog 6 min de lecture

Homo tutorialis


<span>Homo tutorialis</span>

Cette semaine, je suis tombé sur un article fascinant, qui date un peu (2009). C'est l'histoire d'un instrument de musique vieux de plus de 35000 ans. Une flûte, fabriquée dans un os de vautour percé de cinq trous. La flûte de Hohle Fels, retrouvée dans une grotte du sud de l’Allemagne. Et quasiment immédiatement, la question la plus absurde de l'Univers a poppé dans mon cerveau malade : le premier Homo sapiens qui a soufflé dans un os de vautour, il avait regardé combien de tutos avant ? 😅

Alors probablement pas des masses. Et pourtant, il a joué. Personne ne lui avait expliqué la bonne méthode pour placer ses doigts sur les trous ni le bon angle d’attaque du souffle. Pas de commentaire « ton mix manque de bas-mid ». Personne ne lui avait dit non plus que les vrais pros utilisent du cygne plutôt que du vautour. Il a soufflé, il a écouté, il a recommencé. Voilà.

Consommer du contenu

Aujourd’hui, la musicienne ou le musicien qui ouvre son DAW pour la première fois a accès à plus d'outils de production musicale qu’aucun humain n’en a jamais eu. Compression parallèle ou pas ? Sidechain sur la basse ou sur le pad ? Gain staging à -18 dBFS ou on s’en fiche ? Chaque question a quinze réponses possibles. Chaque réponse a ses 43 vidéos YouTube, avec sa miniature bien putaclic. "5 choses que vous faites mal". Zut alors, mais j'ai envie de savoir, du coup. 

Résultat : on regarde. On compare. On regarde encore. On ouvre un onglet de plus pour vérifier ce qu’a dit le premier. Et soudain, on n'est plus le mois dernier.

Je commence à penser que la profusion de tutos est en soi une partie du problème. Pas parce que les tutos sont mauvais (certains sont excellents, pas vrai hein...? Pas vrai qu'ils sont excellents ?). C’est le mécanisme qui pose problème : plus il y a de méthodes qui circulent, moins on sait laquelle appliquer, plus on est complètement paumés à force de voir qu'il se dit à peu près tout et son contraire selon la chaîne qu'on regarde. Mais bizarrement, la musique tend à s'uniformiser, et ça donne des morceaux qui sonnent très bien mais qui se ressemblent tous un peu. Ce paradoxe en lui-même me laisse perplexe.

Vous allez me dire que les concepts de base sont vieux comme le monde, et que ça explique le truc : tension et résolution, répétition et variation, le contraste entre le plein et le vide. Mais du coup, est-ce que ça veut dire qu'on a fait le tour ? Où qu'on a un problème d'outillage ? 

Bannir les tutos

J’aimerais bien. Mais voilà justement : c'est l’outil qui nous rattrape.

Avant même de jouer une note, la plupart des DAW vous accueillent avec une grille, une mesure en 4/4 et un tempo à 120 BPM. Vous n’avez rien demandé, mais vous voilà déjà en train de faire de la théorie musicale. Vous voulez juste contenir un son un peu trop vivant ? Le compresseur vous demande votre threshold, votre ratio, votre attaque et votre release, c’est-à-dire de comprendre ce qu’est la dynamique d’un signal. Et la simple opération de sauvegarder votre projet suppose de savoir ce qu’est un système de fichiers, où vont les samples et pourquoi ils ont disparu à la réouverture (FICHIERS MANQUANTS, ce grand classique).

Du coup, le détachement que je prônais trois paragraphes plus haut a ses limites. L’outil n’est pas neutre, il arrive avec ses concepts, et il faut les maîtriser pour simplement s’en servir. 

Prenez un bête clavier de piano par exemple. Douze demi-tons par octave, un tempérament égal, un système musical occidental et normé, gravé dans le bois et l’ivoire (ou selon les cas, la ronce de plastique et le potard qui colle après 2 ans). Le plus drôle, c’est que, d’après les chercheurs qui en ont fabriqué une réplique, l’une des flûtes de Hohle Fels produirait une gamme pas si éloignée de celle de nos flûtes actuelles. La norme ne date donc pas d’hier. Elle a quelques dizaines de millénaires d’avance sur nous.

Pris au piège du conformisme ?

Non. C’est justement pour ça que j’aime les instruments expérimentaux : ils permettent de sortir des sentiers battus et d’inventer autre chose.

Image
Uranograph
Clank Uranograph : ça a l'air compliqué, parce que ça l'est !

Regardez l’Uranograph de chez Clank. Pas de clavier traditionnel, mais une surface sensible à la pression, de la microtonalité, une synthèse additive et à déformation de phase, et un looper à double bande façon Frippertronics. Rien sur la façade ne vous dit « ici, c’est do majeur ». Regardez le Terra de Soma : un bloc de bois massif, un triangle de capteurs au centre, 32 algorithmes de synthèse, du microtonal aussi. Pas de grille. Juste vous et un morceau de bois qui chante.

Image
Soma Terra
Jouer d'un bout de bois n'aura jamais été aussi cool - Soma Terra

On comprend tout de suite ce que je veux dire. Devant ces machines, personne ne cherche « la bonne méthode ». On cherche le son, on tâtonne, on écoute. Exactement comme notre ami et son os de vautour.

Soyons honnêtes : ces instruments ne sont pas universels. Ils coûtent cher (environ 2 300 € pour l’Uranograph et 1 600 € pour le Terra), et ils ont eux aussi leurs règles et leurs habitudes. Mais ce sont leurs règles, pas celles qu’on a héritées sans les questionner. Ça fait une grosse différence.

Je ne vous dirai pas de jeter vos tutos ni votre DAW. Savoir ce que fait un compresseur ne tue personne, et c’est même plutôt utile en vérité. Le problème, c’est l’ordre dans lequel on fait les choses. Tant qu’on croit devoir tout absorber avant d’avoir le droit de jouer, il est fort probable qu'on n'arrive jamais à jouer.

Fait troublant, le chercheur qui a découvert la flûte de Hohle Fels, celle qui semble avoir défini la toute première norme musicale avec ses cinq trous, et qui s'est déclinée en une multitude de règles qui nous enferment dans une certaine unformité musicale, uniformité qui nous rend la pratique de cet art si incroyablement merveilleux qu'est la Musique aussi difficile... ce chercheur s'appelle Nicholas Conard. Je vous avoue que je ne sais quoi en penser.

Bon week-end.

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.