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Le luxe de ne rien faire

Pas motivé, pas inspiré. L’impression de vivre la semaine internationale de la fatigue intellectuelle ? Bienvenue dans mon monde. Alors j’ai fait un truc radical. Rien.

<span>Le luxe de ne rien faire</span>

Cette semaine catastrophique. Le néant absolu. Un projet ouvert dans le DAW, les pistes désespérément vides, les synthés allumés qui chauffent l’atmosphère d’un studio déjà bien adoucie par une arrière-saison très ensoleillée… et moi devant, à attendre l’inspiration divine. J’ai tourné quelques potards, programmé deux ou trois séquences, tout effacé. Recommencé. Tout effacé encore. Same player shoot again. Et puis d’abord, qu’est-ce que je fais là ? J’ai environ 63 849 vidéos en retard, pas le temps de faire de la musique. Et surtout, pas le temps d’être improductif, globalement.

Vous connaissez ce moment-là, j’en suis sûr. Celui où on insiste, où on se dit que ça va finir par venir à force de s’acharner. Sauf que l’acharnement thérapeutique, en création, c’est comme un rendez-vous chez le dentiste. On place de grands espoirs dans le truc… jusqu’à ce qu’il sorte sa roulette de l’enfer.

Donc au mieux, ça va donner une loop de huit mesures qu’on regrettera très probablement de réécouter. Au pire, la conviction tenace qu’on est une imposture crasse.

Du coup, j’ai fait un truc que je ne fais pas assez souvent : j’ai éteint les machines, j’ai pris la voiture et je suis parti. Juste pour être ailleurs.

Pendant ce temps, il enfonce des portes ouvertes

Je sais. Et je mesure à quel point ça paraît idiot écrit comme ça.

Mais posons le décor deux secondes. On vit dans une époque où le moindre temps mort est immédiatement comblé. Trente secondes dans une file d’attente ? Hop, le téléphone. Une pause café ? Instagram. Le soir dans le canapé ? Doom-scroll jusqu’à s’éclater le pouce. On s’injecte des petits shots de dopamine à la chaîne, et on s’étonne ensuite d’avoir le cerveau en compote quand il s’agit de produire quoi que ce soit de potable.

On est déjà surmenés en permanence. Bombardés d’infos du matin au soir, sous pression à l’école, au boulot, dans la vie en général. Et le pire, c’est qu’on a fini par appliquer la même logique à nos loisirs. La musique, qui devrait être une soupape, devient une to-do list de plus : finir ce morceau, apprendre cette technique, rentabiliser ce synthé acheté il y a six mois (je ne vise personne, et surtout pas moi). Il faut être productif, même quand on s’amuse. C’est un truc de dingue !

Pas la peine d’en rajouter. Vraiment.

Ne rien faire, c’est plus dur que ça en a l’air

Je vous préviens, les premières minutes sont pénibles. Le cerveau est en manque. Il cherche une notification, un truc à traiter, un problème à résoudre. Le mien me ressort la liste des mails en retard, le site à gérer, la prochaine émission/masterclass à préparer, les vidéos à shooter/monter. Mais il faut le laisser râler un peu.

Et puis à un moment, ça décroche. On finit par regarder la route, les arbres, le ciel qui change. On s’arrête quelque part, on marche sans but. On ne pense à rien de précis, et parfois même à rien du tout. Une forme de méditation, en somme, sans cette appli de m*rde qui vous félicite d’avoir enchaîné sept jours de suite (je l’ai désinstallée, du coup).

À notre époque, ne rien faire est devenu un luxe.

Mais c’est précisément quand on arrête de chercher que les idées reviennent. Pas forcément sur le moment, d’ailleurs. Mais le terrain se dégage. Les choses se remettent en place. On redevient « artistiquement disponible ».

T’es gentil, mais j’ai pas le temps

C’est vrai. Le temps libre est compté, pour moi comme pour vous. Entre le boulot, la famille, les obligations diverses et variées, l’idée de « prendre du temps pour ne rien faire » peut sonner comme une gigantesque provocation.

Mais justement : c’est parce que ce temps est rare qu’il ne faut pas le gaspiller à se forcer. Une heure à s’acharner sur un morceau qui ne veut pas sortir, c’est une heure de frustration. Une heure à regarder la nature, c’est une heure qui recharge les batteries. Le calcul est vite fait.

Je n’ai encore rien trouvé de mieux que de regarder la nature pour retrouver un peu de sérénité. Les vagues. Les textures sonores, les rythmes, la façon dont les choses évoluent lentement sans jamais se répéter tout à fait… Si vous faites du sound design, vous voyez exactement de quoi je parle.

Alors ça vaut pour moi. Pour d’autres, ce sera le sport, le moment où le corps prend le relais et où la tête se vide enfin (quoi ? Moi aussi je vais à la salle de sport, OK ?). Ou les loisirs de précision : la maquette, le jardinage, la soudure d’un kit DIY (c’est même redoutablement efficace). La cuisine, la lecture, la pêche, peu importe. Ou même simplement marcher en extérieur. L’important, c’est que ce soit un moment où vous n’avez rien à prouver et aucune notification à consulter.

Si vous êtes dans le creux en ce moment, je ne vais pas vous dire « force-toi, ça va venir ». Je vais vous dire l’inverse. Lâchez l’affaire quelques heures, quelques jours s’il le faut. Laissez le téléphone dans un tiroir. Allez voir ailleurs si vous y êtes.

Les synthés ne vont pas s’envoler. Le projet vide sera toujours là à votre retour. Mais vous, vous serez peut-être un peu différent(e).

De mon côté, j’espère rentrer avec la tête plus claire et, je l’avoue, quelques idées qui me trottent dans la tête. Rien de fou. Mais c’est déjà ça !

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.