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Le synthé ou la scie sauteuse

Interrogation de la semaine en croisant mon voisin menuisier. Ses outils, ses clients les paient. Les nôtres, on se demande encore... Petite réflexion sur la valeur de la musique.

<span>Le synthé ou la scie sauteuse</span>

Cette semaine, je me suis posé une question idiote en croisant mon voisin d’en face. Il est menuisier. Et s’il donnait ses meubles ? Bon, en vérité, il ne fait pas de meubles, mais c’est juste pour l’exemple. Imaginez un menuisier qui passe des semaines sur une commode en chêne massif. Il la dépose dans un grand magasin de meubles. Le plus grand du monde. Le magasin la met à disposition de tous ses clients pour une douzaine d’euros par mois, et lui reverse une fraction de centime chaque fois que quelqu’un ouvre un tiroir. Le magasin, lui, est coté en bourse.

Ring a bell ? Dans notre monde à nous, les musiciennes et les musiciens, ça porte un nom : le streaming.

Allez, Knarf : tu exagères

Un artiste passé plusieurs fois dans notre émission lundimadaire (je tairai son nom, il se reconnaîtra) m’a affirmé un jour que le streaming avait divisé par 1000 le revenu des musiciens en trente ans. Le chiffre m’a fait bondir, alors j’ai sorti la calculette.

Aujourd’hui, une écoute sur Spotify rapporte entre 0,3 et 0,5 centime. Pas à l’artiste, attention : aux ayants droit, label compris. Dans les années 90, un album vendu laissait à l’artiste un ou deux euros. Si on compare une vente à une écoute, on n’est pas loin du facteur 1000.

Et pourtant, voilà le plus vicieux : l’argent n’a pas disparu. En 2025, le marché français de la musique enregistrée a dépassé le milliard d’euros, soit à peu près 80 % de son pic de 2002. Le gâteau est presque revenu à sa taille d’avant. Il est simplement découpé autrement. La plateforme se sert d’abord, le label ensuite, et le modèle au prorata envoie la plus grosse part tout en haut du classement. Conclusion : votre abonnement finance surtout les artistes que vous n’écoutez pas.

L’argent n’a pas disparu. Il a changé de poche. Mais imaginez un peu votre salaire divisé par 1000 en trente ans.

Comment on s’est fait avoir

Il faut se souvenir du contexte. Début des années 2000 : Napster, le peer-to-peer, des maisons de disques terrorisées qui voient leurs revenus fondre. Quand le streaming arrive avec la promesse de « monétiser » ce qui était piraté, l’industrie signe. Vite. Certains labels prennent même des parts au capital des plateformes au passage (notez qu’ils ne sont pas les plus à plaindre dans l’histoire).

Les artistes, eux, n’étaient pas à la table. Personne ne les a forcés à mettre leur musique en ligne, me direz-vous. C’est vrai. Mais là où un menuisier peut refuser de livrer le magasin et continuer à vendre ses meubles dans son atelier, un musicien qui refuse le streaming en 2026 n’est pas un rebelle : il est juste invisible.

Bref. Le piège ne s’est pas refermé en une nuit. Il s’est installé doucement, avec notre consentement à tous.

À lire aussi : Pourquoi vous ne devriez pas utiliser Spotify

Et nous, les auditeurs, dans tout ça ?

Toute la musique du monde (ou presque) dans la poche, pour le prix de quelques cafés par mois. C’est un confort absolument délirant, je ne vais pas dire le contraire.

Mais ce qui ne coûte rien finit par ne plus rien valoir. On zappe au bout de huit secondes. Les intros raccourcissent, les morceaux aussi, parce qu’un titre de 2 minutes 30 génère plus d’écoutes qu’un titre de sept minutes. La musique est devenue un consommable, comme l’eau du robinet : indispensable, omniprésente, mais à peu près invisible.

Pour ma part, j’ai fait un choix : j’ai totalement arrêté Spotify, dont les pratiques me sont devenues insupportables. Je me suis restreint à Apple Music, qui rémunère un peu mieux les artistes (environ 2 fois plus). Ce n’est pas la panacée, mais c’est toujours ça. Et je dois reconnaître que c’est un superbe outil de découverte.

Surtout, j’ai investi dans une nouvelle platine vinyle, et ressorti ma vieille platine CD. Et quel plaisir ! Des CD, j’en ai des centaines (des milliers ?), qui dormaient sagement dans des cartons. Quand le travail d’un artiste me plaît, je n’hésite plus à sortir la carte bancaire pour m’en offrir de nouveaux. Le streaming pour découvrir, le disque pour garder.

Alors, le confort de l’auditeur doit-il passer avant la valeur de la musique ? On peut garder le confort de la découverte sans renoncer à payer celles et ceux qu’on apprécie vraiment.

La musique a-t-elle encore un objet ?

Pendant ce temps, il se passe un truc étonnant. En France, le vinyle a encore progressé de près de 15 % en 2025 et rapporte désormais plus que le CD. Le CD lui-même tient bon, avec 8 millions d’exemplaires vendus. Et ce sont les 15-34 ans qui achètent le plus de disques. Les jeunes. Ceux qui sont nés avec Spotify.

Je n’y vois pas que de la nostalgie. J’y vois l’envie de posséder quelque chose, de tenir un objet, de dire « ça, c’est à moi, et j’ai payé pour ». La musique redevient un objet. Et faire de la musique retrouve peut-être, du coup, un objet (pardon, je n’ai pas pu résister).

Faisons le calcul. Vous pressez 300 vinyles, vous les vendez 25 € en direct à la table de merch ou sur votre site. Une fois le pressage payé, il vous reste, mettons, 15 € par disque, soit 4 500 €. Pour gagner la même chose en streaming, il vous faudrait plus d’un million d’écoutes.

Vous toucherez moins de monde, c’est possible. Vous « (sur)vivrez » mieux, sur des volumes modestes, c’est probable.

OK, et les rabots, qui les paie ?

C’est là que la comparaison avec le menuisier devient vraiment cruelle. Ses machines, ses outils, son atelier : tout ça entre dans le prix de ses meubles. Le client paie la commode, et à travers elle il paie l’usure des outils, leur amortissement, le savoir-faire.

Chez nous ? Un synthé correct coûte entre 1 000 et 3 000 €. Les enceintes de monitoring, la carte son, le traitement acoustique, les plug-ins, et le mur de modules Eurorack qu’on se jure à chaque fois d’arrêter d’agrandir (je parle évidemment de moi). Les gens qui font de la musique se saignent pour s’offrir leurs machines adorées. Pour produire un morceau qui leur rapportera quelques dizaines d’euros, si tout va bien. Cette blague !

On a inventé le seul artisanat où l’artisan paie ses outils de sa poche pour offrir le produit fini. Personne ne ferait ça avec des meubles. Personne.

Résistance

Je n’ai pas la solution miracle, et je me méfie de ceux qui prétendent l’avoir. Je ne vais pas vous dire de tout résilier : le streaming reste une vitrine formidable pour découvrir des artistes. Mais une vitrine, ce n’est pas un magasin.

Donc, la prochaine fois qu’un morceau vous retourne, allez voir si l’artiste vend un disque, un fichier, un t-shirt. Passez à la table de merch après le concert. Achetez le vinyle même si vous n’avez pas de platine (si si, ça arrive, et c’est très bien).

Et si vous faites de la musique, posez-vous la question : est-ce le moment de presser à nouveau ? Pour ma part, j’y pense sérieusement.

Pour que ma musique envoie du bois (vous l’avez ?).

Bon week-end.

 

 

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.