Dix minutes pour choisir
Cet été, comme vous sans doute, j'ai regardé les images des incendies en boucle. Les collines noircies, les routes coupées, les gens évacués avec le regard de quelqu'un qui ne sait pas s'il retrouvera sa maison. Et un soir, en retournant au studio, je me suis arrêté sur le pas de la porte. J'ai regardé les stands, la console, les racks, les câbles qui pendouillent (oui, toujours), et une question m'a traversé l'esprit : si le feu était là, maintenant, à deux pas de chez moi, qu'est-ce que j'emporterais ?
Je veux être clair d'entrée. Perdre sa maison, c'est une catastrophe. Et j'ai une vraie pensée pour celles et ceux qui l'ont vécu cet été. Mais cette question m'a suivi pendant plusieurs jours, et je crois qu'elle dit quelque chose de notre rapport au matos. Du coup, je vous la pose.
Dix minutes, une voiture, quatre chiens
Faisons l'exercice sérieusement. On vous demande d'évacuer, vous avez dix minutes. Pas une après-midi pour ranger proprement tout ça dans des flight cases. Dix minutes.
Premier réflexe (le mauvais, évidemment) : le Moog. Non, attendez, le Buchla. Mes modules ! Ou la Monomachine, Impossible d'en retrouver une aussi nickel que la mienne, et puis j'ai des années de patterns dedans. Ou alors ce synthé-là, qui ne vaut pas grand-chose en occasion mais sur lequel j'ai passé des nuits entières.
Et puis il y a le Rhodes. Mon Fender Rhodes Stage 73 de 1972, stampé Buzz Watson (faites des recherches, ça veut dire quelque chose !). L'instrument le plus incroyable que je possède, tout simplement. Celui dont je n'ai absolument pas envie de me séparer. Celui qui pèse 60 kilos !!!
Mais voilà. Il y a la voiture. Et dans la voiture, il y a quatre chiens. Quatre chiens qui auront probablement senti que quelque chose cloche, et qui seront très certainement terrorisés. Une voiture, ce n'est pas un flight case. Et un Rhodes de 60 kilos, ça ne se cale pas facilement entre deux chiens, 3 synthés, la valise et un sac de croquettes. Ça ne se porte même pas tout seul, d'ailleurs (surtout que j'ai un dos de m*rde en plus).
Et pendant que je fais mentalement le Tetris du coffre, une autre liste arrive. Les vieilles photos, celles d'avant le numérique, qui n'existent nulle part ailleurs. Et les papiers : identité, assurance, tout ce qui est indispensable pour prouver qui vous êtes et qui vous vaudra un enfer de démarches si vous les perdez. Les objets ! Nos souvenirs, Ce tableau de David Bowie qu'on a payé un rein. Comment on va faire pour le mettre dans la voiture ?
Et là, le matos descend doucement dans le classement. Et je ne vous parle même pas des disques durs. Des caisse pleines. Des sessions. Plus de dix ans de vidéos. Des tera-octets de fichiers dans tous les sens. Mince alors.
OK, mais alors, on sauve quoi ?
Bon, si je suis honnête, pour ce qui concerne les données, j'ai déjà pas mal de backups, mais évidemment pas tout, ça représente trop de trucs. Il y a aussi des trucs dans le Cloud. Donc là dessus, en gros, si j'emporte mon ordi et le NAS, je suis à peu près ok. Mais pour le maos ?
Et en y réfléchissant, le matos se range assez vite en trois catégories.
Il y a ce qui se rachète. La plupart des synthés, en fait. Ça fait mal, ça coûte cher, l'assurance va discuter chaque centime (horreur), mais ça existe encore, quelque part.
Il y a ce qui se rachète difficilement : les machines discontinuées, les instruments DIY montés soi-même, le module sorti en 50 exemplaires chez un petit constructeur qui a fermé depuis. Là, ça pique vraiment. D'occasion peut être. Avec de la chance.
Et il y a ce qui ne se rachète pas du tout. Et c'est rarement un instrument. Ce sont les photos. Les souvenirs. Et puis les sons qu'on a fabriqués. Les trucs qu'on n'a pas sauvés au bon endroit, les samples enregistrés soi-même, les morceaux jamais terminés et qui ne sont dans aucun backup (rare, mais ça peut arriver).
Je dis souvent qu'il faut jouer les instruments, pas les collectionner. Et si je suis lucide, ce que je ne supporterais pas de perdre, ce n'est pas le Moog. C'est ce qu'il y a dans les disques durs posés à côté. L'instrument est un outil. Ce qu'on en a fait, c'est ce qui nous définit.
Et pour le Rhodes, je peux me raconter toutes les belles théories du monde, je sais très bien que le perdre me ferait vraiment très très mal. Un mal de chien (sans vouloir offenser les quatre qui attendent dans la voiture). Un Rhodes de 72, ça se trouve encore. Mais à quel prix ? Dans quel état ? Le mien est dans un état incroyable et il sonne de fou. Non. C'est exactement l'objet qui met à mal tout mon beau raisonnement : impossible à sauver, et impossible à remplacer.
Vous allez me dire : c'est bien joli, mais concrètement ?
Concrètement, je me suis rendu compte que la vraie réponse se prépare bien avant que le feu soit dans le jardin. Et que je suis loin du compte. C'EST FLIPPANT !
Quelques pistes, que je m'applique avant de vous les infliger :
- Les données hors du studio. Sessions, patches, samples, rushes : une copie ailleurs que sous le même toit. Un backup rangé à côté de l'ordi, c'est juste deux trucs qui brûlent en même temps. (Et oui, un datacenter ça peut brûler aussi, mais bon. Les initiés se souviennent de l'incendie du datacenter de OVH à Strasbourg en 2021. D'où l'intérêt d'avoir plus d'une copie.)
- Les vieilles photos : à numériser. C'est long, c'est pénible, c'est typiquement la tâche qu'on repousse depuis quinze ans. Mais c'est la seule façon de les conserver en cas de gros problème.
- L'inventaire du matos. Une photo par machine, numéros de série, factures, le tout stocké en ligne dans un espace sécurisé (et pour les pièces vintage, tout ce qui documente ce qu'elles sont vraiment). Le jour où il faut discuter avec l'assurance, ça change tout.
- Un sac prêt (on peut rever) ou au mieux une liste. Documents, disques, chargeurs, les laisses des chiens (quatre). Avoir identifié tout ce qu'il y a de plus précieux à sauver bien en amont.
Voilà. Rien de révolutionnaire. Juste des choses qu'on sait déjà et qu'on ne fait pas.
Pour info, je me suis pris un abonnement chez Infomaniak. Respect de la vie privée, législation encore plus forte que le RGPD. Données en Suisse. Ca coûte moins de 100€ par an pour 1To de données, et je backupe mon macbook tous les jours, avec 90 jours de rétention en données immuables. Ca protège du ransomware en prime. Certaines parties du disque contiennent aussi des données encore plus importantes, comme les backups quotidiens du site que vous êtes en train de visiter, entre autres choses. Ce n'est pas un article sponsorisé, mais je me dis que c'est une assurance comme une autre.
Et au final ?
Au final, je n'ai pas vraiment tranché. Je crois qu'au moment de partir, je prendrais la famille, les chiens, le sac, et que je jetterais un dernier regard au Rhodes en sachant très bien que lui, justement, sera perdu à jamais. Peut-être que j'attraperais un petit synthé ou quelques modules au passage, par réflexe. Lequels ? Aucune idée là tout de suite. Et c'est peut-être ça, le plus instructif de tout l'exercice.
Et vous ? Si vous aviez dix minutes, qu'est-ce qui finirait dans le coffre ? Je suis curieux de savoir combien d'entre vous choisiraient le synthé plutôt que l'album photo.
En attendant, prenez soin de vous. Et faites des backups.