Marre de la soupe ?
J'ai un petit rituel un peu masochiste. Tous les vendredis, j'ouvre Apple Music, je vais voir les nouveautés, et je tente d'écouter ce qui vient de sortir. Et toutes les semaines, c'est la même histoire : la même soupe. Le même drop. Le même kick. La même voix pitchée passée dans le même plug-in que tout le monde a parce que c'est celui du tuto qui a fait dix millions de vues. On dirait qu'un algorithme géant a décidé une bonne fois pour toutes à quoi devait ressembler la musique de 2026, et que personne n'a osé dire non.
Et puis, de temps en temps, il se passe un truc.
Deux trucs, justement
Récemment, aux États-Unis, est sorti Backrooms. Un film d'horreur tiré d'une web-série YouTube, signé Kane Parsons — un gamin de 20 ans qui a commencé à bricoler ses vidéos d'analog horror dans Blender quand il en avait 16, sous le pseudo Kane Pixels. Le truc est devenu un phénomène viral. Le studio A24 a flairé le coup, et le résultat, c'est que ce gosse est aujourd'hui le plus jeune réalisateur à se hisser numéro 1 du box-office américain. Avant l'âge légal pour aller fêter ça autour d'une bière chez lui. Juste dingue.
Un peu plus tôt dans l'année, autre registre, même décollage : Angine de Poitrine. Un duo québécois masqué (des pois noirs et blancs, des têtes en papier mâché, un langage extraterrestre inventé — bref, des gens parfaitement raisonnables 😅) qui fait du rock microtonal. De la guitare frettée au quart de ton, des boucles construites en temps réel, des mesures qui changent toutes les huit secondes. Sur le papier, c'est le genre de projet qui devrait jouer devant douze personnes dans une cave. Et voilà qu'une session live filmée pour la radio KEXP explose à six millions de vues, que leur titre "Fabienk" se retrouve en tête du classement viral Spotify, et que le monde entier se met à parler de quarts de ton. De quarts de ton !!! EN 2026 !!!
Deux objets sortis de nulle part. Deux trucs profondément singuliers, qui ne ressemblaient à rien de ce que "La Machine" vomissait par ailleurs. Et qui ont cartonné précisément pour ça.
Les vautours n'ont rien compris
La suite, on la connaît par cœur. Dès qu'un truc original perce, l'armée débarque. On va poncer le concept jusqu'à l'os. Dans six mois, on aura mille films "liminaux" en VHS dégueulasse, et autant de guitaristes qui collent des frettes en plus pour faire "le truc bizarre qui buzze". Moins bons, évidemment. Plus vides. Parce qu'une copie, par définition, ça arrive après — ça n'a rien compris, ça reproduit la forme sans la nécessité qui l'a fait naître.
Et c'est là que je veux en venir, parce que c'est le moment où on se trompe le plus souvent.
On regarde Parsons ou Angine de Poitrine et on se dit : voilà des gens qui ont inventé à partir de rien, qui n'écoutent personne, des purs génies tombés du ciel. Faux. Archi-faux. Parsons a passé des années à digérer le found footage, le cinéma de Perkins, des dizaines d'heures de VFX dans son coin. Et Angine de Poitrine — surprise — ce ne sont pas des gamins : les deux types jouent ensemble depuis VINGT ANS. Ils citent King Gizzard, René Lussier, King Crimson, le mouvement Dada. Ils ont avalé tout le prog des années 70 avant de poser une seule frette de travers.
Autrement dit : l'originalité, ce n'est pas du talent inné. C'est de la digestion.
Vous allez me dire : c'est quoi le rapport ?
Le rapport, c'est vous. C'est nous. C'est toutes celles et tous ceux qui veulent faire de la musique.
Je ne compte plus le nombre de personnes venues me trouver pour me dire qu'elles n'arrivent pas à faire de la "bonne" musique (déjà définissez "bonne musique"). Et quand je creuse un peu, c'est presque toujours le même tableau : elles n'écoutent rien, ou pas grand-chose, et elles produisent au compte-gouttes. Trois esquisses par an, jamais finies. Et elles attendent que le son génial sorte tout seul, par magie, du néant.
Désolé, mais ça ne marche pas comme ça. On ne trouve pas son son en restant les bras croisés devant la page blanche. On le trouve en pratiquant, en copiant. En refaisant le morceau qu'on adore pour comprendre comment il est foutu. En reproduisant le patch, le mix, l'arrangement — pas pour le sortir, mais pour s'approprier l'outil. Encore et encore. C'est une étape OBLIGATOIRE. On apprend une langue en récitant avant de pouvoir écrire ses propres phrases.
La copie, donc, n'est pas le problème. La copie, c'est l'école. Le problème, c'est de s'y arrêter. De confondre l'exercice d'imitation avec la destination. De sortir le millième clone du truc à la mode en croyant avoir trouvé quelque chose, alors qu'on n'a fait que recopier la copie d'une copie d'une copie.
Et je plaide coupable, hein. Je ne vaux pas mieux que les autres. Mais des fois, j'ai un reality check. Comme cette semaine avec "Backrooms". Le vendredi devant Apple Music, je tourne en rond comme tout le monde, c'est dur de dénicher les trucs neufs, ça demande de creuser, de chercher, de se faire un peu mal aux oreilles. Mais c'est exactement là que ça se joue.
Alors voilà
Écoutez large. Écoutez ce qui vous dérange, ce que vous ne comprenez pas, ce qui sonne faux à la première écoute (les quarts de ton d'Angine de Poitrine, au premier abord, ça surprend, et puis on est happé). Produisez beaucoup, finissez vos morceaux, ratez-en plein. Copiez sans complexe le temps d'apprendre — et puis, la suite s'imposera à vous.
Parce que la créativité, ce n'est pas la clé du succès par hasard. C'est juste la seule chose que personne ne peut vous prendre ni reproduire à votre place. La triche, la soupe, le clone à la chaîne, ça finit toujours par se voir et par lasser. Le truc singulier, lui, celui qui sort d'années de boulot mal payé et de curiosité mal placée — c'est celui qui décolle.
Bref, osez vos quarts de ton, mais bossez un peu avant.