Etre Rachmaninov ou lanceur de patterns
Ça fait quinze fois que je refais mon setup live. Au bas mot. À chaque fois que je me dis que je veux jouer en live sur Twitch, je me retrouve le soir d'avant à tout démonter dans ma tête (ou dans le studio), à reconnecter les machines autrement, à me demander si ce ne serait pas mieux comme ci ou comme ça. La configuration parfaite. Celle qui me permettra d'improviser sans me planter. Spoiler : cette configuration n'existe pas. Mais c'est pas grave, parce que c'est exactement ce qui me plaît. Chercher. Réfléchir à la meilleure solution.
Ce que je cherche, c'est l'improvisation. Le vrai moteur, pour moi, c'est de partir devant les machines sans savoir précisément où je vais atterrir. Sauf que partir de zéro à chaque fois, c'est pas non plus l'assurance de pondre quelque chose d'écoutable. On a tous vécu ce moment où on balance 3 patterns en se disant "ça va le faire", pour terminer quelques instans après avec un truc relativement affligeant. Au mieux, pas ouf. Donc ce que je veux vraiment, c'est de l'impro contrôlée. Un cadre. Des garde-fous. De quoi me laisser jouer sans risquer le naufrage en direct devant tout le monde.
Et toute la question est là, en fait. Elle tient dans un seul mot : le curseur.
Tourner le cutoff et lancer des patterns
D'un côté du curseur, vous avez le setup entièrement préparé. Les patterns sont écrits, les scènes sont calées, les transitions sont propres. Vous appuyez sur play, vous lancez la scène suivante, et techniquement ça tourne tout seul. Peut être même que les scènes s'enchaînent toutes seules. C'est carré. C'est sûr. C'est... chiant. Parce qu'à ce stade, soyons honnêtes : qu'est-ce qu'il vous reste à faire pendant le live ? Tourner le cutoff. Voilà. Vous passez une heure à faire des allers-retours sur un filtre passe-bas en hochant la tête en rythme, et vous appelez ça une performance. On est pas loin du Air-DJ, un bras en l'air qui bat la mesure, woohoooo !
À l'autre bout du curseur, vous avez le live total. Tout est joué, tout est manipulé, rien n'est garanti. Chaque concert est unique parce que chaque concert est un truc de funambule sans filet. Sauf que pour tenir ce niveau-là, il faut être tellement concentré sur ses gestes qu'on en oublie qu'il y a des gens devant. Et c'est là que ça devient un problème.
Faire sa compta en public (et répondre à quelques mails)
Vous voyez de quoi je parle. Le type sur scène, penché sur sa table, complètement absorbé par ses potards, qui ne lève jamais les yeux. Il transpire un peu, parce que c'est pas simple. Il ne regarde pas ce qui se passe devant lui. Rien de pire. Vous pouvez avoir le meilleur set du monde, si vous donnez l'impression de relever vos mails pendant une heure, le public décroche. Et il a raison de décrocher.
Parce qu'il faut bien l'admettre : un live de musique électronique, visuellement, c'est rarement la fête. Des gens debout derrière une table, avec des boîtes et des câbles. Voilà le spectacle. C'est pour ça qu'on a inventé les grosses scénographies, les murs de LED, les fumées, les visuels synchronisés. Pour habiller quelque chose qui, sans ça, ressemble surtout à une réunion de comptables passionnés de hardware. (Je dis ça, j'en suis un.)
Mais la scéno, c'est un cache-misère. Un beau cache-misère, hein. Reste qu'au fond, elle ne répond pas à la vraie question.
C'est de la vraie musique, ça, Monsieur ?
La vraie question, c'est celle de la légitimité. Qu'est-ce qu'on est prêt à accepter de livrer comme performance ? Pire que ça : qu'est-ce qu'on croit que le public est prêt à accepter comme performance ? Oui c'est très vicieux. Sera-t-on assez bon ? Assez "artiste" ? Qu'est-ce qui fait qu'on a le droit d'être sur scène ? Tourner le cutoff, est-ce que c'est suffisant ? Et si non, qu'est-ce qu'il faut faire de plus pour que ce soit, disons, acceptable ?
Il y a toujours quelqu'un pour vous expliquer qu'il faudrait faire de la "vraie musique". Vous savez, les snobs. Ceux pour qui un instrument n'en est un que s'il fait mal aux doigts. Que si la "Connaissance Ultime" de tous les rouages de l'Harmonie doublée d'une Virtuosité sans faille était la condition sine qua non. Ces gens pour qui appuyer sur play est une trahison car on ne peut prouver son honnêteté qu'en démontrant qu'on peut jouer huit mesures au clavier sans un seul séquenceur ni arpégiateur. Je ne vais pas leur donner raison. Mais je ne vais pas non plus faire semblant que la question est idiote, parce qu'elle ne l'est pas. Je me la pose moi-même. Souvent. Quinze fois, on a dit.
Entre n'avoir que deux boutons à tourner en lançant ses scènes les unes derrière les autres, et "jouer" pour de vrai un instrument afin de livrer quelque chose de totalement unique à chaque fois, il y a un monde. Et trouver son point d'équilibre là-dedans, c'est probablement le truc le plus difficile dans la vie d'un musicien de scène électronique. Plus difficile que de choisir son synthé. Plus difficile que de câbler son modulaire (quoique...).
De mon point de vue, quelqu'un qui a répété 200 fois le même morceau sur son instrument pour le reproduire mécaniquement devant un public n'est pas plus légitime que celui ou celle qui parvient à enchainer 2 morceaux de manière impeccable avec un modulaire. L'exercice est tout aussi difficile, le second peut être même plus (oui je suis biaisé, arrêtez de me juger). Juste que dans le premier cas, le musicien joue le rôle du séquenceur. "Regardez comme il imite bien le séquenceur ! Quel talent !". Allez...
Je crois même profondément que la qualité des musiciennes et musiciens électroniques réside dans leur capacité à déclencher les fameux happy accidents. Quand on débute, oui ce sont des accidents. Mais après, ça se travaille. Comprendre son/ses instrument(s), les sweet spots, tout connaître jusqu'à être en capacité de débusquer les sonorités, les bons patterns aux bons moments. Etre dans l'instant. Je vous souhaite de vivre ça pour comprendre de quoi je veux parler. C'est magique.
Je dis souvent qu'il faut "jouer" au maximum les instruments. Les faire vivre, privilégier le geste. Mais je sais aussi qu'à trop vouloir jouer, on finit le nez dans les boutons, et on perd le plus important : la notion de partage. L'écoute du public. Donc je ne vous donnerai pas de réponse définitive aujourd'hui, parce que je ne l'ai pas. Personne ne l'a, je crois.
Le vrai truc, en fait
Ce que je commence à comprendre, à force de tout démonter et remonter, c'est que je cherche peut-être la mauvaise réponse depuis le début. Je cherche le curseur parfait. La position idéale entre le tout-préparé et le tout-improvisé. Comme s'il existait un réglage objectivement bon, qu'il suffirait de trouver une fois pour toutes.
Mais ce curseur, il ne se règle pas en fonction d'une théorie de la légitimité. Il se règle en fonction d'une seule chose : est-ce que je prends du plaisir à jouer, et est-ce que les gens en face prennent du plaisir à écouter et à regarder ? Il dépend aussi de qui vous êtes et avec qui vous partagez. N'allez pas jouer un set Acid devant le public de l'opéra de Paris, ça ne va pas fonctionner (enfin, qui sait... ?).
Si je m'éclate à improviser dans un cadre que je me suis fixé, et que ça s'entend, que ça se voit, que ça se partage — alors c'est légitime. Point. Et si pour ça je dois tourner le cutoff de temps en temps en faisant un peu de Air DJ, et bien je tournerai le cutoff. Sans honte.
La performance, ce n'est pas la difficulté technique. C'est ce qui se passe entre celui qui joue et ceux qui écoutent. Le reste, c'est de la cuisine. La mienne changera encore quinze fois, j'en suis sûr.