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La potière et le synthétiseur

Tous les six mois, quelqu'un annonce la mort de la musique faite à la main. Et moi, je regarde mes synthés et ils se portent très bien, merci.

<span>La potière et le synthétiseur</span>

Vous avez sans doute remarqué un truc, ces derniers temps. Dès qu'on parle de musique, de matos, de sound design, il y a toujours quelqu'un pour sortir LA phrase. Vous savez, celle qui tombe comme un couperet : "De toute façon, avec l'IA, dans cinq ans, tout ça c'est mort."

Permettez-moi de ne pas être d'accord.

Je vais commencer par une question toute simple : est-ce que les voitures électriques ont fait disparaître les collectionneurs de Coccinelle ? Est-ce que la potière qui tient sa boutique sur la place du marché de votre village a fermé boutique parce qu'on peut acheter une assiette en mélamine à 1,20€ chez le supermarché du coin ? Est-ce que les gens ont arrêté de tricoter parce qu'on peut commander un pull à 8€ sur Amazon avec livraison Prime en 24h ?

Non. Évidemment.

Le truc que les bilans Excel n'expliquent pas

On a tendance à oublier un détail. Les passions, ça ne fonctionne pas selon une logique d'efficacité. Si c'était le cas, plus personne ne ferait de pain à la maison, plus personne n'irait courir un marathon (bah non, puisqu'il y a des voitures), et plus personne ne planterait des tomates dans son jardin (autant les acheter à Carrefour). M'enfin !

Les gens font des trucs avec leurs dix doigts parce que ça leur plaît. Parce que tripoter un instrument de musique avec des vrais boutons, ça procure un plaisir physique qu'écrire un prompt ne remplacera jamais. Parce que sentir un pad de batterie sous la pulpe du doigt, c'est pas la même chose que cliquer sur une grille en MIDI. Parce que connecterr une pédale d'effets avec un câble jaune fluo, ça active une zone du cerveau qui n'a rien à voir avec celle qui a besoin d'aller vite et d'être efficace.

D'ailleurs, soyons honnêtes deux secondes : si vous lisez ce billet, c'est probablement aussi parce que vous adorez parler de matos, je crois dans ce cas qu'on se comprend très bien.

Mais alors, pourquoi tout le monde panique ?

Parce qu'on confond deux choses très différentes : la production industrielle de musique et la pratique d'un loisir, et même d'un art. Que des banques de stock music génériques soient remplacées par des prompts, soit. Que les jingles de pubs pour assurances soient pondus à la chaîne par un modèle, pourquoi pas. N'oublions jamais que "Carglass répare, Carglass remplace" a été fait par un humain et que personne ne s'en est jamais plaint. Alors qu'objectivement, on aurait du ! C'est l'équivalent musical de la vaisselle Ikea : utile, fonctionnel. Ca ne présente pas vraiment d'intérêt artistique. No offense, mais ce n'est pas de ça dont on parle.

La pratique passionnée du home studio ? La sound designeuse qui passe trois heures à programmer un pad pour son morceau ? Le gars qui vient d'acheter son premier Volca et qui découvre la synthèse soustractive ? La personne qui répare un vieux 4-pistes à cassettes parce que "le grain, mec, le grain" ? Ça, c'est une autre planète. Ça n'a rien à voir avec un bilan d'efficacité.

OK Patron, et l'apprentissage dans tout ça ?

C'est là que je voulais en venir. L'envie d'apprendre.

J'entends parfois des gens me dire : "Bah à quoi bon apprendre la synthèse FM si une IA peut me sortir le son que je veux en deux secondes ?" Et là, j'ai envie de répondre : à quoi bon apprendre à cuisiner si Uber Eats existe ? À quoi bon apprendre à dessiner si Photoshop a un filtre "rendu artistique" ? À quoi bon apprendre quoi que ce soit, en fait ?

Parce que c'est la vie. Apprendre, c'est précisément ce qui fait qu'on est vivant.

Comprendre comment fonctionne un instrument de musique électronique, ça vous donne un point de vue différent. Vous écoutez la musique autrement. Vous reconnaissez des trucs. Vous comprenez des intentions. Et surtout, vous fabriquez des sons qui sont à VOUS, pas un truc générique sorti d'un modèle entraîné sur trois millions de productions de stock.

L'IA peut générer un kick. Elle ne peut pas générer le plaisir que vous avez à concevoir VOTRE kick.

Et puis, on n'est pas à l'abri de fabriquer un tout autre son, celui qu'on a jamais osé mettre en musique, parce qu'il n'était pas "standard" ou pas "techniquement acceptable". C'est comme ça qu'on a eu La French Touch, pour rappel.

Les caves et les studios continueront de tourner

Je le dis souvent : les gens qui ont peur que l'IA tue la musique n'ont jamais mis les pieds dans un studio de répet. Ni dans un magasin de musique un samedi après-midi. Ni dans un home studio à 2h du matin avec un verre de Coca dégazifié, mi chaud, près du clavier maître (ne le faites pas tomber dedans, c'est horrible ensuite !)

Le matos continuera de se vendre. Pas parce qu'il est "indispensable" — soyons clair, on peut faire du Grammy avec un MacBook et une paire d'écouteurs, c'est démontré depuis longtemps — mais parce qu'il fait plaisir. Parce qu'on a envie de le toucher. Parce qu'un Moog sur un bureau, c'est beau, et que ça change la perception qu'on a de n'importe quelle session dans son home studio. On kiffe.

Bref. Continuez d'apprendre. Continuez d'acheter du matos (avec les liens d'affiliation c'est encore meilleur 😅). Continuez de patcher, de souder, de tordre des potards, de programmer des séquences à la main même si l'IA pourrait le faire pour vous bien plus vite.

Parce que la potière du coin, elle, elle vend toujours ses bols et ses saladiers. Et qu'elle a sans doute plus de plaisir à les tourner que jamais. Je le sais, j'en ai une chez moi (bisous à Mme Knarf, best potière of the world).

Bin oui.

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.