Synthé contre plugin
Il y a un débat qui traîne depuis tellement longtemps sur les internets, et qui ressort à chaque nouvelle sortie matos. Le hardware contre le software. Le vrai synthé contre le faux plugin. La machine contre l'émulation. Et à chaque fois, on nous explique que le son analogique a une profondeur, une chaleur, un grain, une âme, bref tout un vocabulaire qui relève plus du parfumeur que du musicien. Je veux bien. Mais je vais vous dire un truc qui va peut-être en faire tiquer certains : ce n'est vraiment pas ça le sujet.
Le son, franchement, c'est réglé
On va être honnêtes deux secondes. Les modèles de synthèse logicielle actuels, qu'on parle de Diva, de Pigments, de Phase Plant, de Vital ou de ce qui sort chaque mois chez u-he, Arturia, Softube ou Native (bon, chez Native c'est pas la joie ces temps-ci, mais c'est un autre débat), ont atteint un niveau de qualité sonore qui rend la discussion stérile dans 95% des cas. Dans un mix, dans un casque à 2h du matin, dans les enceintes d'une voiture, personne ne fait la différence entre un filtre SSM émulé et un filtre SSM physique. Personne. Et les tests en aveugle qu'on voit passer régulièrement sur YouTube le confirment.
Donc arrêtons avec ça. Le son n'est pas le sujet.
Le vrai sujet, c'est l'expérience
Ce qui change, et ce qui change radicalement, c'est l'expérience qu'on a en utilisant l'un ou l'autre. Et là, on rentre dans un terrain beaucoup plus intéressant, parce qu'il n'a rien à voir avec des courbes de distorsion harmonique ou des captures d'oscilloscope.
Un synthétiseur, quand il est bien conçu, c'est avant tout une interface pensée comme une plateforme pour produire une certaine famille de sons. Quand vous posez les mains sur un OB-6, vous ne faites pas "du son" dans l'absolu : vous faites du son d'OB-6. La disposition des boutons, le grain du filtre, les plages de paramètres choisies par les concepteurs, la façon dont le VCA réagit, la modulation qui est accessible d'un simple geste, tout ça forme un cadre créatif. Un biais, assumé, revendiqué, qui vous pousse dans une direction. Vous tournez un bouton et le synthé vous répond "tiens, essaie ça". C'est une conversation.
La même chose vaut pour un Moog, pour un Prophet, pour un Roland, pour un Korg. Chaque machine a une âme parce qu'elle a une personnalité contraignante. Et c'est précisément cette contrainte qui fait avancer la musique.
Le contrôleur généraliste, ce grand malentendu
Et puis il y a l'autre bout du spectre : le contrôleur MIDI généraliste. Huit knobs, seize pads, des faders. Très bien fait, très solide, très polyvalent. Et qu'on va mapper sur le plugin du jour, puis sur celui du lendemain, puis sur celui d'après.
Je ne dis pas que c'est pas bien. Je dis juste que ça ne fait pas le même boulot.
Quand vous pilotez Serum avec un contrôleur générique, vous avez accès à des paramètres. Vous n'avez pas accès à l'âme qui est derrière. Vous avez un knob "cutoff", mais vous n'avez pas la sensation que ce knob est celui du filtre HP de l'Oberheim, avec son grain, sa course, son retour visuel. Vous avez une fonction, pas un geste. Vous éditez, vous ne jouez pas. (Et je dis souvent qu'il faut "jouer" au maximum les instruments, même sur écran.)
Soundforce, la tentative de pont
Il existe quand même des gens qui essaient de combler ce vide. Les contrôleurs Soundforce, par exemple, prennent le parti de reproduire le layout d'un synthé précis pour piloter le plugin qui l'émule. J'ai le SFC-OB au studio en permanence, et le plugin derrière (j'utilise l'Arturia OP-Xa V) devient soudainement jouable — on retrouve le dialogue. C'est une réponse élégante au vrai problème : ce n'était pas le son, c'était l'accès au son.
Vous allez me dire : alors on achète quoi ?
Et c'est là que je vais vous décevoir. Parce que ma position, aujourd'hui, c'est que les deux approches sont parfaitement OK.
Je vais même aller plus loin, et là ça va sembler un peu comique venant d'un mec qui a transformé son studio en succursale Thomann : je ne fais jamais autant de musique que quand je suis en dehors du studio. Voilà. C'est dit. Quand je pars en déplacement, que je n'ai que mon laptop, pas de vidéo à tourner, pas de caméra à brancher, pas de console à configurer, pas de routage à refaire, pas d'enceintes à allumer, pas de décor à ranger — juste un ordi, un casque, Ableton et trois plugins — là, je fais de la musique. Beaucoup. Vite. Avec plaisir (c'est important). Sans me poser la question du son.
Dans le studio, je produis du contenu (berk, c'est sale). C'est mon métier, c'est très bien, c'est ce que j'aime faire, mais soyons clairs : entre la captation vidéo, le câblage, la préparation des démos, les essais, les retakes, il reste finalement peu de temps pour juste écrire un morceau. Oui c'est un peu un comble, j'avoue.
La conclusion qui n'en est pas une
Alors non, on ne va pas trancher. Le hardware n'est pas mort. Le software n'est pas une sous-culture. Les synthés ont une âme parce qu'ils sont conçus comme des instruments, et les plugins peuvent retrouver cette âme quand on leur offre la bonne interface (ou quand on accepte qu'une souris et un clavier AZERTY, ce n'est pas la fin du monde).
Ce qui compte, vraiment, c'est de faire de la musique. Avec ce qu'on a. Là où on est. Dans la configuration qui nous laisse, ce jour-là, avec cette énergie-là, le temps et l'envie de poser des notes.
Le reste, franchement...