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Quand le studio se met en travers

Asmoth voulait juste jouer deux accords pour le plaisir. Le studio en a décidé autrement. Petit point sur cette tension permanente entre l’envie de faire de la musique et la plomberie qui s’y oppose — et sur la seule manière que j’ai trouvée pour ne pas devenir fou.

<span>Quand le studio se met en travers</span>

Lundi dernier, Asmoth a évoqué en émission ses galères pour "jouer avec lui-même" dans son home studio. Comprenez : il avait juste envie de poser deux accords, de capter une idée au vol, peut-être d'en faire quelque chose plus tard. Rien de grandiose. Le truc le plus naturel du monde quand on a un studio chez soi.

Sauf qu'entre l'envie et le résultat, il y a eu... la technique. Et ça m'a parlé. Beaucoup.

Le moment où ça bascule

Vous avez toutes et tous vécu ce moment très précis. Vous êtes en train de bidouiller tranquillement, vous plaquez trois accords sur un clavier, un truc sympa sort, et là cette petite voix : "Tiens, j'aurais bien envie d'enregistrer ça."

Et c'est précisément à ce moment-là que tout part en sucette.

Parce que bidouiller, ça pardonne tout. Vous appuyez sur des boutons, ça fait du son, vous êtes content. Mais dès que vous voulez capter ce qui sort, il faut que la chaîne fonctionne. De bout en bout. Que le MIDI passe, que l'horloge soit calée, que le bon canal soit armé sur la console ou l'interface audio, que la DAW reçoive le signal, que le monitoring ne parte pas en cacahuète (oui, le fameux "son en double", vous connaissez bien sûr), que la latence se fasse oublier. Bref, qu'un truc bête comme "appuyer sur REC" produise effectivement le résultat souhaité.

Et là, surprise. Il y a toujours, toujours, un truc qui déconne.

Murphy fait vraiment un excellent boulot

Le plus cruel, c'est que ces problèmes techniques, on ne les découvre jamais à froid. On ne se réveille pas un dimanche matin en se disant "tiens, je vais aller vérifier que mon patch bay route correctement la sortie B de ma boite à rythme vers l'entrée 5 de l'interface". Non. On les découvre en situation. Pile au moment où l'inspiration arrive. Pile au moment où on a deux minutes pour soi. C'est la fameuse "Loi de Murphy" plus connue sous le nom de "Loi de l'emmerdement maximum". Autrement dit, si un truc doit déconner, autant que ce soit au pire moment.

Et si vous êtes seul, c'est déjà rageant. Vous perdez le truc, le petit moment magique se dissipe pendant que vous débuggez un problème MIDI, et quand enfin ça marche, vous avez oublié ce que vous vouliez jouer. Pénible, mais on gère.

Mais si vous êtes avec d'autres personnes, là c'est carrément humiliant. Vous avez fait venir quelqu'un, ça en jette, on entre dans le studio avec le wow effect, et soudainement vous voilà à quatre pattes derrière le rack en marmonnant "attends, c'est bizarre, normalement ça marche". Et la personne en face attend. Poliment. Pendant que vous passez pour l'imbécile avec son gros studio qui marche pas.

(On a tous vécu ça. Et celui qui dit non, il ment.)

La frustration sourde

Le pire, dans tout ça, ce n'est même pas le problème en lui-même. C'est ce qui se cache derrière : vous avez du matos. Du bon matos. Vous avez fait des choix, parfois mis pas mal d'argent là-dedans. Et vous n'arrivez pas à en tirer le quart de ce que ça peut donner, simplement parce que la plomberie n'est pas en ordre.

Vous savez que votre synthé est capable de sublimes textures. Mais vous galérez une fois sur deux parce que votre routing est foireux. Vous savez que votre micro est excellent. Mais vous n'enregistrez jamais avec parce qu'à chaque fois il y a ce buzz inexpliqué que vous n'avez pas encore eu le temps d'investiguer. Vous savez que votre groovebox sonne de dingue. Mais vous n'avez pas encore compris comment on fait pour la synchroniser à tout le reste. Donc elle est posée au fond, derrière deux autres machines, et la sortir prend trois minutes — alors vous ne la sortez jamais.

Et pendant ce temps, l'inspiration, elle, ne vous attend pas.

Se poser. Vraiment.

La seule solution que j'ai trouvée — et je vous prie de me croire, j'en ai cherché d'autres — c'est de se poser. De bloquer une journée. Ou deux. Pas pour faire de la musique. Pour tester son studio.

Tester chaque chaîne de bout en bout. Brancher chaque source, vérifier qu'elle arrive bien là où elle doit arriver, dans la DAW, dans la console, dans le casque, dans les enceintes. Vérifier les niveaux. Vérifier les horloges. Vérifier que le MIDI passe dans tous les sens sans boucle infernale. Vérifier AVANT de programmer que vous vous souvenez comment on enregistre un preset sur une machine (ah ça c'est un truc bête, hein). Vérifier que quand vous appuyez sur REC, ça enregistre vraiment ce que vous croyez enregistrer.

Et ne pas s'arrêter là. Parce qu'il n'y a pas que la technique. Il y a aussi l'ergonomie. Est-ce que ces machines, posées comme ça, ensemble, ça a du sens ? Est-ce que je peux passer de l'une à l'autre sans me tordre la clavicule ? Est-ce que mon clavier maître est à la bonne hauteur ? Est-ce que ce truc super que j'ai acheté il y a deux ans, je m'en sers vraiment, ou est-ce qu'il prend juste de la place ? (Question piège.)

Bref, est-ce que mon studio est un endroit où j'ai envie d'aller ? Ou est-ce qu'il est devenu un parcours du combattant que j'évite inconsciemment ?

C'est chiant. Mais après, c'est jouissif.

Je ne vais pas vous mentir : faire ce travail, c'est pas marrant. Ça prend du temps. C'est ingrat. Vous passez deux jours sans produire une seule note, et à la fin votre studio ressemble exactement à ce qu'il était au début — oui ça c'est probablement le truc le plus frustrant, rien n'a changé en facade — sauf que maintenant tout fonctionne.

Mais le moment où vous rallumez tout, où vous attaquez un accord, et où ça enregistre proprement du premier coup ? Ce moment-là vaut tous les efforts. Vous l'avez gagné. Vous savez que le truc tient debout. Et surtout, vous savez que la prochaine fois qu'une idée arrive, vous pourrez la capter sans que la technique vous casse les pattes.

C'est aussi le moment où vous identifiez les vrais problèmes. Ceux qu'aucun bricolage ne résoudra. Et là, il faut accepter de regarder les choses en face : ce module qui ne tient jamais la note plus de 10mn depuis le premier jour, est-ce qu'on continue à se battre avec, ou est-ce qu'on le remplace ? Cette interface qui plante un live sur deux, elle reste combien de temps dans la chaîne avant qu'on admette qu'elle a fait son temps ?

Et puis il y a les petits accessoires, ceux qu'on n'achète jamais parce que ça ne fait pas rêver, mais qui changent la vie. Un stand de bureau pour sortir enfin cette petite groovebox du tiroir. Une boîte MIDI Thru à 40€ pour arrêter de débrancher-rebrancher trois fois par session. Un patch bay correct pour que le routing ne soit plus une énigme. Des câbles étiquetés. (Oui, ça aussi.)

La vraie nature du home studio

Je fais cette opération environ deux fois par an. À peu près. Et à chaque fois, il y a un ou plusieurs trucs qui déconnent. À chaque fois. Au point que je ne suis même plus surpris : si je n'avais rien trouvé, c'est que j'aurais mal cherché.

C'est la vraie nature du home studio. Ça bouge, ça se dégrade, ça vieillit, ça interagit mal. Vous changez une chose, ça en casse deux autres trois mois plus tard. C'est normal. Ça fait partie du jeu. Et je ne vous parle même pas des mises à jour d'OS sur l'ordi. C'est le mal.

Le jour où quelqu'un inventera un truc qui nous affranchira de tout ça — où on pourra juste poser ses doigts et faire de la musique sans se soucier de la plomberie — on sera toutes et tous infiniment plus heureux. On pourra enfin se concentrer sur ce qu'on aime vraiment.

Quoique.

Parce que résoudre les problèmes, c'est aussi ce qu'on aime, hein. On va pas se mentir. Il y a une vraie satisfaction à faire fonctionner un truc qui résiste, à comprendre pourquoi ce signal arrivait en phase inversée, ou pourquoi on perdait 6dB en routant vers la 5/6, et dompter une machine récalcitrante (Coucou Elektron). C'est aussi ça, faire de la musique chez soi.

Alors si c'est votre cas, vous avez trouvé le paradis. Et si ce n'est pas votre cas, prenez deux jours dans le mois qui vient. Posez-vous. Testez. Étiquetez. Remplacez ce qui doit l'être. Vous me remercierez à la prochaine session.

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.