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Le meilleur synthé

Le meilleur synthé, tout le monde me pose la question. Et tout le monde s'attend à une réponse simple. Spoiler : c'est un peu plus compliqué que ça.

<span>Le meilleur synthé</span>

On me pose souvent la question. Dans les commentaires, en live, en message privé, parfois même à la boulangerie (non, pas à la boulangerie, mais presque). "Knarf, c'est quoi le meilleur synthé ?" Et à chaque fois, j'ai cette micro-seconde d'hésitation. Pas parce que je ne sais pas quoi répondre. Mais parce que la vraie réponse, celle qui est honnête, elle est un peu frustrante.

Je ne peux pas vous dire quel est le meilleur synthé. Vraiment pas. Et ce n'est pas par snobisme.

Le meilleur synthé, c'est une question profondément personnelle. C'est lié à votre parcours, à vos goûts, aux artistes qui vous ont mis une claque à 15 ans ou à 45 ans, à ce que vous écoutez le matin dans la voiture ou le soir au casque dans le noir. Le gamin qui a grandi avec Depeche Mode et celui qui s'est pris Aphex Twin dans la figure à 20 ans ne cherchent pas le même son. Ils ne cherchent pas la même machine. Et c'est très bien comme ça.

Moi, je ne vis pas votre vie. Je ne sais pas quel morceau vous a donné envie de toucher un synthé pour la première fois. Je ne sais pas si vous cherchez des nappes aériennes ou des basses qui font trembler les murs. Du coup, me demander de choisir un synthé à votre place, c'est un peu comme me demander de choisir votre parfum. Je peux vous dire ce que j'aime. Mais si ça se trouve, sur vous, ça va sentir le vieux pneu défraîchi.

Le synthé île déserte

Ah, la fameuse question. "Si tu ne devais garder qu'un seul synthé sur une île déserte, ce serait lequel ?" Je vais vous faire une confidence : sur une île déserte, il n'y a pas de prise électrique. Il n'y a pas non plus de table, de moniteurs, de câbles, ni d'interface audio. Il y a du sable, des noix de coco, et probablement un vieux crabe qui vous regarde d'un air suspicieux. En vérité, il est possible que votre Prophet-6 serve beaucoup plus de support pour faire sécher du poisson. Bref. La question de l'île déserte, c'est poétique, mais en pratique c'est à peu près aussi utile qu'un grille pain de plongée.

(Et si quelqu'un me dit "oui mais un synthé à piles !" — d'accord, emportez un Volca. Vous aurez du son pendant six heures et après vous serez de retour au problème initial : seul avec Roger le crabe.)

La Ferrari et le platane

Il y a un truc que j'observe souvent, et qui me fait mal au cœur. Des gens qui débarquent dans la synthèse et qui commencent par s'acheter une machine à 2000 ou 3000 euros. Parce que "autant prendre le meilleur directement". Je comprends la logique. Mais c'est une erreur. Une erreur monumentale, même.

C'est comme passer le permis et s'acheter directement une Ferrari. Les chances de la rentrer dans un platane sont considérablement plus élevées que celles de gagner la course. Un synthé complexe avec 47 paramètres par voix, une architecture de modulation qui ressemble à un plan de métro, et un manuel de 300 pages — quand on débute, ça ne donne pas envie de créer. Ça donne envie de pleurer. La courbe d'apprentissage tue la motivation, et la motivation, c'est le carburant. Pas de carburant, pas de musique.

Et puis il y a un truc qu'on ne dit pas assez : on n'a pas forcément les oreilles pour entendre la différence entre un synthé à 300 euros et un synthé à 3000 euros. Pas tout de suite, en tout cas. Les nuances dans les extrêmes graves, la richesse harmonique d'un oscillateur analogique bien calibré, le caractère d'un filtre qui "chante" dans les aigus — tout ça, ça s'apprend. Ça demande du temps, de l'écoute, de l'expérimentation. On ne naît pas avec des oreilles d'ingénieur du son (même si certains le prétendent). On les construit, session après session, erreur après erreur.

Le workflow, le look, et le coup de cœur

Et même quand on a l'expérience, quand on sait ce qu'on cherche en termes de son — il reste tout le reste. Parce qu'un synthé hardware (et on parle bien de hardware ici), ce n'est pas qu'un moteur de synthèse. C'est un instrument physique. Un objet qu'on touche, qu'on regarde, qu'on manipule.

Il y a le workflow : comment les contrôles sont organisés, combien il y en a, comment ils répondent sous les doigts, leur calibrage (ou calibration, les deux se disent, mais si on veut faire les puristes c'est calibrage — voilà, c'est dit). Il y a le look. Un synthé qu'on trouve beau, qu'on a envie de poser sur son bureau et de regarder même éteint — c'est pas anodin. Et un synthé qu'on trouve moche, même s'il sonne la mort, on va avoir du mal à s'y attacher. La qualité de construction aussi : des potards qui inspirent confiance, un châssis solide, des touches qui répondent bien. Tout ça, ça participe à l'expérience.

Et puis il y a le coup de cœur. Ce truc inexplicable. Ce moment où on pose les mains sur une machine et où quelque chose se passe. On ne sait pas toujours pourquoi. C'est chimique. Et le coup de cœur de quelqu'un d'autre, aussi passionné et sincère soit-il, ça ne se transfère pas. Pas plus que son parfum. Pas plus que son grille pain (c'est très personnel, un grille pain).

Alors c'est quoi, le meilleur synthé ?

Le meilleur synthé, c'est celui qui vous correspond à un moment donné de votre parcours. Celui qui s'aligne avec vos goûts du moment, votre niveau d'expérience, votre budget, votre façon de travailler, et peut-être même votre humeur du jour. C'est une cible mouvante. Le synthé qui vous fait vibrer aujourd'hui ne sera peut-être plus celui qui vous fera vibrer dans deux ans. Et c'est normal. C'est même souhaitable. Ça veut dire que vous avancez.

Et malheurement, la règle de base des home studistes que nous sommes se vérifie toujours, et si je devais être totalement honnête, laissez moi vous le dire — le meilleur synthé, c'est souvent ... celui qu'on n'a pas encore ! 

À la prochaine.

— Knarf

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.