Blog 7 min de lecture

Le véritable artiste, cette denrée au kilo

Un badge "vérifié" pour distinguer les vrais artistes des faux. Problèmatique idiote en apparence, mais qui mérite qu'on s'y arrête : c'est quoi, au juste, être un artiste ?

<span>Le véritable artiste, cette denrée au kilo</span>

Il y a une plateforme de streaming bien connue qui s'est mise récemment à distribuer des badges "Vérifiés". sur les profils d'artistes. Pour distinguer les "vrais" artistes des contenus générés par IA. Sur le principe, c'est pas idiot. Le problème, c'est que les critères qui définissent ces artistes "vérifiés" sont majoritairement quantitatifs et classent finalement un grand nombre d'artistes indépendants qui ne les remplissent pas dans le même tiroir que le "faux contenu" des trucs générés par IA. C'est pas de la vraie musique, pas de vrais artistes. Vous avez sûrement vu passer l'info. En, fait, ce qui m'intéresse ici, ce n'est pas le badge "Artiste vérifié" et encore moins la plateforme. C'est ce que cette manière de faire nous dit.

Parce que derrière le badge, il y a une question assez vertigineuse : c'est quoi un vrai artiste ?

Et accessoirement : qui se sent assez intelligent, légitime, éclairé, divin (rayez la mention inutile) pour répondre à cette question ? Manifestement, certains pensaient avoir trouvé la solution, mais le shitstorm qui a suivi était tel qu'ils auraient mieux fait ... de ne rien dire.

"Comprendre la poésie par le Dr J. Evans Pritchard"

Ça m'a rappelé une scène de film. Dans Le Cercle des Poètes disparus, au début du film. Le manuel demande aux élèves de tracer un graphique : sur un axe la "perfection" du poème, sur l'autre son "importance". Multipliez les deux, vous obtenez sa grandeur. Pratique. Reproductible. Mesurable.

Et le prof, Keating, fait arracher la page.

Parce qu'évaluer la poésie avec un graphe, c'est passer complètement à côté du truc. L'art en général, ça ne se mesure pas en unités. Ça nous touche, ça nous secoiue, ça nous laisse indifférent, pour des raisons qui nous appartiennent. Mettre un chiffre là-dessus, c'est complètement débile.

Et pourtant. C'est exactement ce qu'on nous propose aujourd'hui. Pas avec un manuel scolaire (ce serait presque touchant), mais avec des "signaux d'authenticité" : dates de concerts confirmées, ventes de merch, comptes sociaux liés, "engagement listener" continu. Bref, du quantifiable. Du graphe. De la validité au kilo.

Multipliez le nombre de followers par le nombre de dates, voilà votre vrai artiste.

Maintenant, arrachez la page.

Le talent, ça peut aider. Ou pas.

Soyons clairs : le talent, ça compte. Avoir de l'oreille, du goût, de la patience, de la culture, de la technique — tout ça fait la différence entre un morceau qui tient debout et un morceau qui s'effondre. Je serais malhonnête de prétendre l'inverse.

Mais le talent, en 2026, ce n'est absolument pas une garantie de quoi que ce soit. De reconnaissance, notamment. De revenus, surtout. De visibilité, ça se saurait. Pas même d'écoute, en fait.

On peut être talentueux et invisible. Bosser dix ans, sortir des trucs ciselés au millimètre, et n'avoir que maman, ses potes et trois inconnus pour écouter. À l'inverse, on peut avoir une idée moyenne au bon moment, sur le bon réseau, avec la bonne tête, et exploser en deux semaines. Ce n'est ni juste ni mérité. C'est juste comme ça. Parfois on a les deux, et tant mieux.

Le talent est une condition utile. Sûrement pas suffisante. Et c'est ça qui rend la situation cruelle : on a un système où le talent compte de moins en moins dans la reconnaissance, et où la reconnaissance compte de plus en plus dans la légitimité accordée à l'artiste. Si j'étais malpoli, je dirais que ça sent quand même très fort le caca.

Et c'est précisément dans ce paysage déjà déséquilibré qu'on vient rajouter une couche de tri institutionnel. Le pompier qui a allumé l'incendie revient avec un brassard "expert en sécurité incendie". OK les gars, bravo.

Ce que je vois, moi

Je vous parle depuis ma place, celle de quelqu'un qui regarde et écoute. Pas depuis le studio d'un artiste de carrière, pas depuis un bureau de plateforme. Juste un random youtuber, qui passe ses semaines à triturer du matos, à écouter ce que vous proposez, à recevoir des morceaux, des liens, des extraits. Et des fois, je fais de la musique. Qui sort rarement, d'ailleurs.

Mais je vais vous dire un truc : quand j'écoute les prods de notre communauté, je suis souvent scotché. Bluffé. Touché. Ébouriffé. Admiratif, même, devant des choix, des intuitions, des audaces que je n'aurais pas eues. Du talent, il y en a partout. Vraiment partout. Chez le vieux briscard qui fait de la musique pour se détendre, comme chez le débutant qui a ouvert FL Studio il y a quinze jours. Pas le même résultat, évidemment. Mais la même chose au fond : quelqu'un qui essaye de s'exprimer et qui nous touche.

Alors quand on me parle de "vrais" et de "faux" artistes, franchement ça m'agace un peu. Parce que le bedroom producer maladroit mais sincère, il est aussi vrai que la star confirmée. Il fait juste autre chose. Il est ailleurs sur le chemin. Personne — personne — n'a la légitimité de lui dire qu'il est moins artiste qu'un autre parce qu'il n'a pas encore vendu son t-shirt où qu'il n'a pas 100k abonnés sur Instagram.

La vraie question, en fait

Au final, je crois que je me suis trompé de question. "Qu'est-ce qu'un vrai artiste", on s'en fiche en fait.

La vraie question, c'est peut-être : pourquoi voulez-vous qu'on vous considère comme un vrai artiste ?

Posez-vous la sincèrement.

Est-ce que c'est pour le statut, pour qu'on vous reconnaisse, pour que la coche apparaisse à côté de votre nom ? Motivation humaine, banale, je ne juge pas. Mais ce n'est pas une motivation artistique. C'est une motivation sociale.

Est-ce que c'est pour l'argent, pour en vivre, pour faire ça à plein temps ? Légitime. Mais alors on parle de profession, pas d'art. Et la coche d'une plateforme ne vous fera pas vivre, je vous le dis tout de suite.

Est-ce que c'est parce que vous croyez en la méritocratie ? Parce que vous, vous avez bossé, payé votre place, fait vos gammes pendant des années, et que ça vous gonfle de voir débarquer des arrivistes qui n'ont coché aucune des cases, qui n'ont rien validé du parcours, et qui revendiquent pourtant le même titre que vous ? Je comprends. Vraiment. C'est partir du principe qu'on accepte qu'il y a un parcours officiel à valider — et donc une autorité quelque part qui le valide. Qui veut ça en fait ?

Mais bon, on va tout se dire, pas vrai ? 99% des gens s'en foutent. Royalement. Profondément même. Ils écoutent leur playlist du matin, ils ne regardent pas si vous avez une coche, ils ne savent même pas qu'elle existe. Ils vivent leur vie. La grande agitation autour de qui est "vraiment" artiste et qui ne l'est pas, c'est une conversation de cour d'école. 

Et puis moi, d'abord, mon père il a un tank.

Knarf
A propos de l'auteur
Knarf
Fondateur - Guru in chief

Animateur principal de l'émission, SynthTuber par défaut, Knarf jongle sur une jambe avec des câbles TRS. Il faut dire qu'il sévit depuis bien trop longtemps sur Internet. Knarf réalise également la série MP3 "Les Aventuriers du Survivaure" dont les épisodes sortent environ tous les 182 ans. Son passif d'ingénieur du son de réserve et le fait qu'il soit maintenant très vieux lui confère le plaisir et l'honneur d'animer Les Sondiers.